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2010-10-12T06:04:00+02:00

Conversation avec Pierre Bondil

Publié par Folfaerie

Dark_River.jpgPierre Bondil est un traducteur fort occupé, ayant traduit plus d’une centaine de romans, essentiellement des polars. Mais pas seulement.

La première fois que j’ai lu son nom c’était sur mon premier Tony Hillerman, le fameux créateur des polars Amérindiens dans lesquels le lecteur suit les enquêtes de Jim Chee et Joe Leaphorn. Pierre Bondil a également traduit l’œuvre de Louis Owens, certains Elmore Leonard (dans ceux que je possède on croise quelquefois des Indiens), les Indiens d’Amérique de George Catlin, Danseur d’herbe de Susan Power, quelques James Doss, et trois livres de photos chez Nathan. A noter, Pierre Bondil a également traduit, bénévolement, une partie des Ecrits de prison de Leonard Peltier, autre ouvrage d’importance si on veut bien comprendre la situation des Amérindiens aujourd’hui.

Enfin, un peu à part, Le journal du Missouri d’Audubon publié chez Payot doit beaucoup à Pierre Bondil qui avait assuré la traduction pour un autre éditeur avant que le texte ne soit finalement remanié…

 

Je remercie chaleureusement M. Bondil pour sa disponibilité et sa générosité. Il a  répondu longuement à mes questions et son éclairage sur la littérature Amérindienne et la traduction, tâche ô combien épineuse, est véritablement précieux.

J’espère que cette interview et mes modestes billets donneront envie à davantage de lecteurs de se pencher sur ces romans qui méritent d’être très largement connus.

 

 

1/ Bonjour M. Bondil. j’ai lu qu’en règle générale vous aviez la chance de choisir les romans que vous traduisez. D’où est venu votre goût pour la littérature Amérindienne et quel est le premier livre sur le sujet que vous avez lu ?


Bonjour. Je ne sais d'où m'est venu ce goût. Mes parents enseignaient l'anglais et parmi les nombreux livres présents chez nous, il y en avait certains, sur les Indiens, en anglais, "Indians of the Americas" de John Collier, "Man's Rise to Civilization" de Peter Farb, "Bury My Heart at Wounded Knee" de Dee Brown, d'autres aussi sans doute. Le dernier des trois est le seul que j'aie lu, mais assez tard. La réflexion nécessaire pour échapper au romantisme pro cow-boys ou pro Indiens (mes petits soldats étaient des cow-boys, ceux de mon frère des Indiens) et atteindre une certaine prise de conscience, s'est faite petit à petit, surtout influencée par la "réaction" au sein même du cinéma américain, gros pourvoyeur de mensonges : le tout premier film représentatif de ce début de vérité était alors "La Flèche Brisée" de Delmer Daves, puis est venu, en 1964, "Les Cheyennes" de John Ford (apparemment interprétés par des Navajos qui  parlent entre eux en navajo, mais cela est secondaire et je ne le savais pas). Plus tard, "Little Big Man" d'Arthur Penn et les Aventures du lieutenant Blueberry, entre autres, ont achevé d'enfoncer le clou.

Le premier texte traduit que l'on peut rattacher aux Amérindiens (certains s'en offusqueraient, assurément pas la grande majorité des Navajos), presque par hasard, a été "Là où dansent les morts" de Tony Hillerman. Roger Martin, qui était directeur de collection aux Editions Encre (depuis, auteur de BD notamment) m'avait proposé deux romans au choix. Celui de Tony Hillerman m'avait paru infaisable à première lecture mais autrement plus intéressant que l'autre. J'ai dit oui, je me suis accroché et cela m'a entraîné dans beaucoup de recherches.
J'étais bien conscient d'avoir entre les mains un livre important puisque j'ai insisté pour que figure, à la fin, un "glossaire navajo". L'éditeur ayant fait faillite, la traduction est restée dans mes tiroirs pendant dix-huit mois (de mémoire, et elle est faillible), puis François Guérif a lancé la collection Rivages/Noir, il avait besoin de textes, s'est intéressé à ce même titre et, je crois, c'est l'agent littéraire qui lui a appris qu'une traduction existait déjà. François a demandé qui l'avait faite. Comme c'était lui qui m'avait fait débuter en traduction, quelques années plus tôt, le projet a abouti. Par la suite, grâce à lui, j'ai traduit tous les livres navajo de l'auteur (et quelques autres, non navajo).

 

2/ Comment avez-vous découvert Louis Owens ? Ses romans sont complexes et ses personnages désenchantés (mon préféré est le chant du loup), je pense qu'il n'a pas l'audience qu'il mérite en France... Aviez-vous pu correspondre avec lui comme vous l'aviez fait avec Tony Hillerman ?

Louis Owens, comme tous les auteurs amérindiens que j'ai traduits, m'a été proposé par Francis Geffard, qui était à l'époque le créateur et responsable de la collection Terre Indienne chez Albin Michel. Nous avions fait connaissance quand lui et le personnel de sa librairie (Millepages, à Vincennes) avaient décerné un de leurs prix à "Porteurs-de-peau" de Tony Hillerman, et nous étions devenus amis.
Francis m'a proposé de traduire "The Sharpest Sight" ("Même la vue la plus perçante") qui m'a enthousiasmé. C'est, pour moi, le plus abouti de ses cinq romans, celui où l'indianité est la plus présente, la plus forte, la plus respectueuse de ses ancêtres, de l'organisation de leur représentation du monde et de leur pensée. C'est aussi dans ce livre que la problématique des ossements est la plus forte, même si elle est aussi très présente dans "Bone Game" ("Le Joueur des ténèbres") notamment puisqu'il y est question de l'université de Santa Cruz, en Californie, bâtie sur le site (sacré, il va de soi) d'un lieu de sépulture indien. La puissance des rêves, la présence de personnages surprenants qui sont des représentations dépassant de très loin l'individuel sans jamais sombrer dans le schématisme, la force qui imprègne les lieux, tous ces éléments sont rendus d'une manière extraordinaire mais, de par leur richesse et leur mystère (pour nous, lecteurs modernes d'origine essentiellement européenne), rendent la lecture du livre exigeante. Pour moi, son chef d'oeuvre.
Je sais que vous préférez personnellement "Le Chant du loup", très beau lui aussi en particulier dans son rapport à la nature qui n'a rien de forcé, de romantique ou de "tendance", mais qui, si je voulais caricaturer, se termine un petit peu comme pourrait se clore une aventure de Tintin. "Le Joueur des ténèbres" souffre d'être le troisième titre de l'auteur et de reprendre nombre de thèmes déjà traités en s'appuyant sur une symbolique parfois un peu pesante, mais il s'agit encore d'un très beau roman. Le quatrième, Nightland ("Le Pays des ombres", difficile d'échapper à "Ombre" ou à "Ténèbres" dans les titres de Terre Indienne ou de Terres d'Amérique mais cette responsabilité incombe au directeur de collection, en dernier recours), est un vrai plaisir de lecture qui peut être pris au premier degré, un peu comme un livre d'aventure. Bien sûr, il est beaucoup plus riche que ça, tout en ayant un côté lecture aisée par rapport aux trois précédents. Enfin, le dernier, "Dark River", n'a pas été traduit parce que le responsable de la collection (et je suis totalement d'accord avec lui) a jugé qu'il risquait de ne pas être compris. Dans ce roman, à mon avis, Louis s'est égaré en voulant trop démontrer, et ce qui devrait être lu au deuxième ou au troisième degré (l'histoire se passe dans un parc d'attraction dont le thème est les Indiens) a toutes les chances d'être pris au premier degré par les lecteurs qui y verront une sorte de nouveau "Délivrance" (le film de John Boorman), ce qui, je le crois, n'était pas ce que souhaitait Louis.

Louis Owens, sur "The Sharpest Sight" et les trois romans suivants, est l'un des plus étonnants et des plus riches auteurs américains de la fin du XXème siècle. Je ne dirais cela d'aucun des autres écrivains que j'ai traduits. Mais lui, oui.
Très difficile à lire, très difficile à traduire aussi car il ne voulait rien expliciter, c'était au lecteur de faire l'effort, et même en consentant cet effort, le lecteur ne pouvait parvenir à tout saisir.
Je me souviens d'une intervention de Louis devant les étudiants en traduction de l'Institut Charles V, à Paris, lisant des phrases de l'un de ses livres en reprenant la scansion des vers shakespeariens. Voilà qui m'amène à un autre aspect de votre question. Oui, j'ai correspondu avec lui dans le cadre de mon travail de traducteur, il m'a toujours répondu avec beaucoup d'écoute, de précision et de célérité, même s'il m'a parfois dit : "Voilà la signification, mais elle ne doit pas être explicitée au lecteur". Débrouille-toi avec ça, mon ami ! Louis a toujours été très amical avec moi lors de ses voyages en France (Paris, Strasbourg), très patient lorsque j'essayais de traduire ses interventions lors des rencontres avec des lecteurs.
Un de mes très beaux souvenir : il avait accepté de nous rejoindre, mes deux enfants et moi, pour manger une pizza sur les Champs Élysées avant d'aller dans un cinéma de cette avenue voir le dernier film réalisé par Clint Eastwood à l'époque, "Les Pleins pouvoirs" avec Gene Hackman (v.o., évidemment). Louis, je crois, avait apprécié la journée. Nous,
cela va sans dire.

 

3/ Avez-vous la possibilité de proposer des traductions à l'éditeur ?
Je pense à Albin Michel bien sûr, car aucun des recueils de nouvelles de Susan Power n'a été traduit, ou d'autres.


Pour ce qui est de proposer des traductions, oui, c'est toujours possible, mais Francis Geffard, chez Albin Michel, suit de très près ce qui sort aux USA, il y va tous les ans (en terre indienne), prospecte, lit, choisit, noue des contacts, des relations d'amitiés etc. Bref un travail de pro comme peu de directeurs de collection le font. J'ai peu le temps de lire (traduire un livre signifie le lire littéralement entre 7 et 10 fois, cela dépend de sa difficulté, c'est autant de livres que l'on n'a pas le loisir d'ouvrir par ailleurs).
En ce qui concerne Susan Power, son roman, "Danseur d'herbe", est très beau, même si je crois, sans que cela retire quoi que ce soit à sa beauté, que la construction doit énormément à "Love Medicine", de Louise Erdrich, qui lui est au demeurant supérieur. (Je précise que je n'ai pas lu tous les livres de Louise Erdrich, et qu'il est arrivé que certains me tombent des mains... mais "Love Medicine", "L'amour sorcier", est une pure splendeur).
Je n'ai pas lu les recueils de nouvelles de Susan, mais le peu que m'en avait dit Francis Geffard avait suffi à me convaincre, lorsqu'il m'en avait parlé, qu'il était peut-être préférable d'attendre que mûrisse son talent. Et je n'ai jamais eu le temps de me procurer ces recueils.

4/ Est-il plus facile ou plus difficile de traduire la littérature Amérindienne que les polars en tout cas plus classiques ? Je ne pense pas forcément aux noms ou expressions typiques mais surtout à la culture et à la spiritualité : description des cérémonies ou rites, vocabulaire spécialisé (comme les porteurs de peaux)...

Je ne sais. Je dirais, cela dépend de l'écrivain. En littérature amérindienne comme en roman noir. Je ne vois pas en quoi un auteur amérindien serait forcément plus difficile à comprendre ou à rendre que, par exemple, Christopher Cook avec son roman "Voleurs".
Disons que dans les deux domaines, on risque d'être confronté à la noirceur et au pessimisme. À la boucherie, aussi.
Pour ce qui est de la culture et de la spiritualité indiennes, disons qu'avec internet, et à condition de bien cibler ses sources et de ne pas accepter tout ce qu'on trouve comme vérité première, les recherches sont largement facilitées par rapport à l'époque où j'ai commencé à écumer les bibliothèques pour me renseigner sur les Navajos. Je ne trouvais pas grand- chose et deux sources différentes étaient souvent contradictoires. Il faut dire que les Navajos (et bien d'autres aussi sans doute) s'amusaient beaucoup à raconter n'importe quoi aux apprentis ethnologues, et à leur faire prendre des vessies pour des lanternes. Chez les Hopis, on ne parle pas de ce qui se passe dans la kiva aux gens qui y sont étrangers.
Pour ce qui est des cérémonies et des rites, le plus dur n'est pas tant le vocabulaire que la cérémonie elle-même. Il y a trop souvent interprétation possible et si l'interprétation est erronée, ou si on se laisse aller à la surtraduction, à l'explicitation pour avoir la certitude que le lecteur va comprendre, on risque de commettre des erreurs et de trahir le texte de départ. Et donc la culture dont il est un reflet.
Ce vocabulaire n'existe pas en français, ou c'est celui des ethnologues. Parfois il me convient, parfois non. J'ai, pour chaque roman de Tony Hillerman, rédigé un glossaire approprié au contenu du livre. Par la suite, il m'est arrivé de retrouver des phrases entières de ce glossaire dans des ouvrages "de référence". Dans ce domaine comme dans bien d'autres (surtout la flore, mais aussi la géographie) il m'arrive d'emprunter à l'anglais, ou à la langue indienne locale, au mexicain etc... question de sonorité, de représentation, aussi ; le terme de "porteur de peau" n'existait pas en français avant ma traduction de "Skinwalkers" : en collant davantage à "walkers", je n'ai pas trouvé de "bonne" solution, je me suis donc écarté du terme indien traduit en anglais pour me concentrer sur un autre aspect, plus descriptif. Dans "Même la vue la plus perçante", l'un de mes problèmes majeurs a été le vague absolu du pronom anglais neutre de la troisième personne du singulier. À quoi pouvaient donc se référer certains de ces "it". À lecture je n'en savais rien alors que pour l'auteur, comme pour ses lecteurs qui étaient au fait des cultures chocktaw et chickasaw, cela devait être au contraire évident.
Dans tous les cas, plutôt de d'imposer mon interprétation, j'ai contacté l'écrivain et lui ai demandé des précisions. Je me prépare d'ailleurs à déposer des copies de cette correspondance à la Bibliothèque Nationale qui a récemment décidé de s'intéresser de près au travail et aux archives des traducteurs actuels. Y trouveront leur place mes échanges (par lettres, par mails, ou les deux) avec Tony Hillerman, Louis Owens, Susan Power, mais aussi James D. Doss et Abigail Padgett, ainsi que ceux de tous les autres écrivains avec qui j'ai eu l'occasion de travailler, quels que soient leurs domaines de prédilection.

 

 

Pour conclure : Espérons que ces correspondances finiront à la BN, une reconnaissance méritée. Aux lecteurs intéressés par la littérature Amérindienne, n'hésitez pas à piocher des idées dans la catégorie du même nom sur mon blog et dans les catalogues suivants : la collection Nuage Rouge des éditions du Rocher, Olivier Delavault éditions, la collection Terre Indienne d'Albin Michel ou encore pour les poches : Rivages/noir, 10x18, Payot et Points.

 

PS : si vous voulez davantage de renseignements sur les techniques de traduction et le métier de traducteur, allez lire les échanges entre Pierre Bondil et les membres de Livraddict :

 http://www.livraddict.com/forum/viewtopic.php?id=3914

 

 second PS : remerciements à Pierre Bondil pour le partage de ces images

 

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commentaires

Sandra 12/10/2010 19:11


Oui, très très intéressant ! Traduire des romans doit être un métier passionnant mais ce n'est sûrement pas évident. Heureusement que les traducteurs sont là parce que tout le monde n'est pas
bilingue et j'avoue que, même si mon anglais est bon, certains livres sont trop difficiles à lire en version originale. Je pense par exemple à Barry Lopez (Le chant de la rivière).


Folfaerie 13/10/2010 21:24



Et moi donc... lire un livre un peu compliqué en anglais me prend plusieurs semaines, je n'ose imaginer ce que deviendrait ma cadence de lecture !! Et pourtant, il va falloir s'y résoudre puisque
certains romans risquent bien de n'être jamais traduits en français.



keisha 12/10/2010 10:02


Très très intéressant, oui. Mais est ce vraiment raisonnable de me donner des idées lecture avec les amérindiens? ^_^
je connais Hillerman (j'aime)


Folfaerie 13/10/2010 21:22



Non ce n'est pas raisonnable. C'est pour ça qu'il faut se laisser tenter !!



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